Lundi 3 septembre 2007 1 03 /09 /Sep /2007 09:10
Le vent souffle. Un vent âcre et violent charriant fumée cendres et pans d'âmes aux faciès déformés. En contrebas s'étend un océan de canyons brumeux dévastés par les bras du tentaculaire Cocyte. Une rafale particulièrement intense m'oblige à détourner le regard de ce lointain sans vie. Les ombres se rapprochent, avides de chair et de sang, cherchant avec frénésie la réminiscence des jouissances passées dans l'incarnation. Les plus jeunes n'ont pas appris à me craindre; comment leur en vouloir, elles n'en ont pas eu le temps. Las et prompt, je les précipite vers leur ultime demeure avant de m'éloigner.
Après avoir traversé plusieurs boyaux faiblement éclairés, j'emprunte comme à chaque fois ce même escalier, ce même amas de pierres grossièrement taillées et assemblées. La cendre encore; même ici. Elle accentue l'aspect grisâtre de la roche. Pendant un instant, la tête me tourne jusqu'à la nausée. Déglutition. Immobilité. Puis je pense à vous et cela m'aide. Je poursuis mon ascension pour arriver dans cette vaste salle octogonale surnommée l'Antichambre. “Αχέρων “, “Στύξ “, “Κωκυτός”, “λεγέθων “ et “Λήθη “. A chaque strate son portail. Quelqu'un vient derrière moi. Un pas lourd accompagné de cris désespérés. Un de ces nombreux golems arpentant les enfers chargés de conduire les mânes dans ses différents niveaux. Celui-ci est particulièrement grand; un véritable colosse de chairs putréfiées traînant son infortuné fardeau gémissant. Une des cinq arches scintille. Ah! Phlégeton. Un vacarme infernal de métaux entrechoqués suivit d'une violente bourrasque rougeâtre chargée de braises envahit le hall. L'impressionnante créature incline la tête de mon côté et semble me regarder de son visage inachevé; point de nez ni de bouche, acune paire d'yeux ni même un seul cheveux; juste une terre aride laissée à l'abandon. Je ferme les yeux. Disparues. Englouties dans cette fournaise démoniaque capable de vous consumer en une inspiration.
Je sens l'émotion parcourir mes canaux lacrimaux et affluer vers les fenêtres de l'âme, microcosmes enchassés dans un écrin de chair. Elle traverse ce champ d'ocre et de jais pour finalement prendre la forme d'une pluie de diamants. Je me reprends et cours de longues minutes; trop longues en vérité pour que le décompte puisse encore se faire en minutes. Peut-être ai-je couru des heures et des jours dans cette forteresse labyrinthique. Le temps s'écoule si différemment ici.
Je m'écroule à genoux; épuisé. Même environnement. Même odeur de cendre. Depuis combien d'années suis-je ici? Ne devrais-je pas y être habitué à présent? Un jour quelqu'un m'a dit que l'on s'habitue à tout. Nouvelle déferlante d'émotion. Le lac de cristal miniature finit par se perdre dans les interstices torturés de la pierre. C'est à nouveau vous que j'invoque.

Léthé. Bien des années plus tard.
De toutes les strates, elle est la plus silencieuse. La plus calme. Son fleuve coule paisiblement; courant huileux aux teintes argentées; promesse d'une paix inégalée. Aucun bruit. Aucun. Seul. Véritable coin de paradis dans ce macrocosme démoniaque. Les mânes ne remontent jamais aussi loin. Un souffle délicat fait danser ma longue chevelure d'airain et frissonner mes ailes. Je lève les yeux vers ce ciel éternellement morne. C'est donc ainsi que cela finit. Je repense à vous, à ces possibilités envolées; à ces ailleurs. Souvenirs immémoriaux; quelle fut la durée de mon attente? Je repense à vous avant de m'élever lentement mais toujours plus haut. De là où je suis, tout semble plus clair. Etrange sensation que d'avoir froid compte tenue des circonstances. Est-il temps à présent? Je crois, oui. Oui, je crois. Un dernier regard à ces landes, un dernier regard à cette patrie imposée avant la chute.
Ah! est-ce cela le bonheur: l'impatience d'un ailleurs? Même l'impact ne semble avoir aucune répercussion sur le silence ambiant. L'oubli. Un doux rêve? Je n'ai pas le temps de craindre quoi que ce soit. Aucune douleur. Instinctivement, mes dernières pensées vont vers vous. Instantanément, je m'endors, le sourire aux lèvres.
Par Chimaera
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